Hathor, Sekhmet, Bastet – Le féminin sacré en Égypte ancienne
Trois déesses à corps ou visage d’animal sont parmi les plus populaires du panthéon égyptien. On les confond souvent, on les simplifie presque toujours. Hathor serait la déesse de l’amour, Sekhmet celle de la guerre, Bastet celle des chats, pourtant ce qu’elles représentent réellement est bien plus complexe, et surtout bien plus intéressant.
Ce qu’elles ont en commun
Avant de les distinguer, il faut préciser ce qui les relie entre elles. Hathor, Sekhmet et Bastet sont toutes les trois des expressions de l’Œil de Rê, la force féminine émanée du dieu solaire, sa puissance exécutrice dans le monde.
L’Œil de Rê est une entité théologique à part entière dans la religion égyptienne. C’est une force active, capable de création et de destruction, qui peut prendre des formes différentes selon le contexte et la fonction requise. Hathor, Sekhmet et Bastet sont trois de ces formes, distinctes dans leur expression, mais unies dans leur origine.
Cette parenté explique pourquoi les textes les associent parfois, ou les confondent, les font se transformer l’une en l’autre. Dans le mythe de la destruction de l’humanité, c’est Hathor qui devient Sekhmet sous l’effet de la fureur. Dans d’autres contextes, Bastet et Sekhmet sont présentées comme les deux faces d’une même puissance, l’une apaisée, l’autre déchaînée.
Elles ne sont pas trois personnages séparés, ce sont trois états d’une même force.
Hathor – La joie comme acte sacré
Hathor est l’une des déesses les plus anciennes du panthéon égyptien. Son nom signifie « Demeure d’Horus » car elle est le ciel dans lequel le dieu faucon prend son essor. Représentée avec une tête de vache, ou comme une femme coiffée de cornes encadrant un disque solaire, elle est associée à la joie, à la musique, à la danse, à l’amour, à l’ivresse sacrée, à la beauté.
Mais Hathor n’est pas une déesse douce au sens anodin du terme. La joie qu’elle incarne est une force cosmique, un état d’alignement avec la vie dans sa plénitude, pas seulement un sentiment agréable. Les fêtes d’Hathor à Dendérah étaient des célébrations intenses, musicales, où l’ivresse rituelle avait sa place comme ouverture à une forme de perception plus large.
Hathor est aussi la déesse des femmes car elle préside à la naissance, à la sexualité et à la beauté du corps. Les miroirs en bronze de l’Égypte ancienne portent souvent son visage sur leur manche car se regarder dans un miroir est un acte hathorique, un acte de reconnaissance de soi.
Elle est aussi la déesse des morts, celle qui accueille les défunts à l’horizon ouest, qui leur offre eau et nourriture pour commencer leur voyage. La vache céleste qui émerge de la montagne occidentale est l’une des images les plus récurrentes de l’iconographie funéraire égyptienne.
Hathor contient tout cela sans contradiction. La joie et la mort, la beauté et la puissance, l’amour et l’ivresse. Ce n’est pas une déesse de la légèreté, mais bien une déesse de la plénitude.
Sekhmet – La force qui brûle et qui guérit
Sekhmet a fait l’objet d’un article à part entière sur ce blog et pour cause. Elle est l’une des figures les plus denses et les plus complexes du panthéon égyptien.
À tête de lionne, épouse de Ptah, patronne des médecins-prêtres, maîtresse des épidémies et de leur arrêt car Sekhmet est la force qui peut tout détruire et tout guérir. Il s’agit de la même puissance, orientée différemment.
Ce qui distingue Sekhmet d’Hathor dans leur relation commune à l’Œil de Rê, c’est l’intensité et la direction. Hathor est l’Œil dans son expression créatrice et nourricière. Sekhmet est l’Œil dans son expression incandescente, celle qui brûle ce qui ne devrait plus être.
Dans la triade memphite, elle s’associe à Ptah (la précision, la mesure, la maîtrise du matériau) et à Nefertoum, leur fils, qui lui est associé au lotus et au parfum. Cette triade nous montre que la force brute de Sekhmet trouve son équilibre dans la précision de Ptah. Sans ce cadre, elle dévaste, alors qu’avec lui, elle soigne.
Bastet – La protection douce et la garde du seuil
Bastet est aujourd’hui la plus populaire des trois en partie à cause des chats, dont la fascination contemporaine s’est projetée sur elle avec enthousiasme.
Bastet était à l’origine représentée avec une tête de lionne, tout comme Sekhmet, avant d’évoluer progressivement vers une tête de chatte domestique, surtout à partir du Nouvel Empire. Cette évolution correspond à une transformation de sa fonction, où de déesse guerrière et solaire, elle devient progressivement protectrice du foyer, des femmes, des enfants, des chats.
Mais cette douceur relative est toujours celle d’un félin. Bastet protège avec la même puissance que Sekhmet, mais sa puissance est utilisée différemment. Elle n’est pas inoffensive, c’est une gardienne qui tient le seuil. Les menaces envers ce qu’elle protège font face à une résistance redoutable.
Son culte principal était à Bubastis, dans le delta du Nil. Hérodote, qui visita l’Égypte au Ve siècle avant notre ère, décrit les fêtes de Bastet comme parmi les plus grandes et les plus joyeuses de tout le pays avec de la musique, de l’alcool, et de nombreuses célébrations. Il y a dans Bastet quelque chose d’hathorique comme la joie comme protection, le plaisir comme acte sacré.
La figure de Bastet tenant un sistre ( l’instrument de musique associé à Hathor ) évoque cette parent entre les deux déesses qui partagent quelque chose du registre de la joie et de la célébration, là où Sekhmet appartient à un registre plus ardent.
Trois figures, un territoire
Ces trois déesses couvrent ensemble l’intégralité du féminin tel que les Égyptiens le concevaient, non pas comme une essence unique et lisse, mais comme une puissance multiple, capable de création et de destruction, de douceur et d’intensité, de soin et de combat.
Aucune des trois n’est « la bonne » déesse, car aucune n’est plus évoluée ou plus spirituelle que les autres. Elles sont trois expressions d’une même réalité, convoquées selon les besoins, les contextes et les moments de la vie.
Nous avons tendance à oublier que pour les égyptiens, c’est que la force féminine n’est pas monolithique. Elle est diverse, parfois contradictoire, toujours complexe et ces trois déesses en sont la parfaite démonstration dans leur plus pure manifestation.
Pour aller plus loin
Le féminin sacré dans la théologie égyptienne avec ses déesses, ses prêtresses et ses transmissions est l’un des territoires les plus riches de ma formation. Si vous voulez commencer à l’explorer, la conférence gratuite que j’organise toutes les deux semaines est le bon point d’entrée.
La prochaine date est dans l’onglet Évènement.