Anubis n’est pas le dieu de la mort
On lui colle cette étiquette depuis des décennies, celle du dieu de la mort, du gardien des enfers ou bien encore celle de la figure sombre à tête de chacal. Malheureusement, cela nous prive de quelque chose d’essentiel sur ce que les Égyptiens comprenaient de la mort et de la vie.
Le malentendu qui dure
Tapez « Anubis » dans n’importe quel moteur de recherche et vous trouverez « dieu de la mort, dieu des morts, dieu des enfers ». « La tête de chacal noir, la silhouette pesante » et encore plus liée au registre funèbre.
Il y a une part de vérité, mais cela revient à décrire un médecin urgentiste comme « quelqu’un qui côtoie des gens qui meurent ». Techniquement exact et pourtant fondamentalement trompeur.
Anubis, dans les textes égyptiens, n’est pas celui qui cause la mort et il n’est pas non plus celui qui en décide. Et plus encore, il n’est pas le « dieu des morts », car Osiris occupe cette fonction en tant que Roi des Morts. Son rôle est autre et il est bien plus précis, il est celui qui accompagne, qui oriente, qui fait traverser.
C’est la raison pour laquelle, si Anubis est le premier à avoir marché en Occident (la terre des morts), il a volontairement laissé le trône à Osiris. Pourquoi ? Parce qu’Osiris a traversé l’expérience de la mort, là où Anubis reste celui qui la maîtrise, celui qui prépare le chemin pour que le Roi puisse siéger.
Il faut aussi préciser que pour les Égyptiens, le noir n’est pas la couleur du deuil ou du néant (comme chez nous), mais celle de la régénération, car c’est la couleur du limon fertile du Nil. Anubis est noir parce qu’il prépare le corps à une renaissance, pas parce qu’il appartient aux ténèbres.
Ce que les textes disent
Le nom égyptien d’Anubis est Inpou. Ses épithètes dans les Textes des Pyramides sont très précises, il est « Celui qui est sur sa montagne », « Seigneur de la terre sacrée », « Celui qui préside à la tente divine ».
Cette « tente divine » (ibu en égyptien) désigne le lieu de la momification où Anubis officie en premier. Car bien avant le tribunal d’Osiris, la pesée du cœur et tout jugement, il y a le corps. Et c’est Anubis qui s’en occupe.
Selon le mythe osirien dont les Textes des Pyramides et le Papyrus Jumilhac nous donnent les versions les plus anciennes, c’est Anubis qui momifie Osiris après son assassinat par Seth. Il enroule les bandelettes, il prononce les formules, il « ouvre les yeux » du mort. C’est ce geste rituel qui restitue les sens au défunt pour qu’il puisse continuer à percevoir dans l’autre monde.
Ce n’est pas la mort seule, mais c’est tout le soin apporté à ce qui vient après elle.
Le passeur, pas le juge
Dans la scène de la pesée du cœur (l’une des images les plus connues de toute l’Égypte ancienne, représentée au chapitre 125 du Livre des Morts), Anubis tient la balance. Il vérifie que l’équilibre est juste entre le cœur du défunt et la plume de Maât.
Remarquez qu’il ne juge pas, car ce n’est pas son rôle. Anubis s’assure que la mesure est exacte. C’est une nuance primordiale car Anubis est garant de la justesse du passage, pas de son verdict.
Il conduit ensuite le défunt innocenté, déclaré maâ-kherou (« juste de voix »), vers Osiris. Passeur, encore une fois, toujours en mouvement entre deux états, deux rives et deux mondes.
Pourquoi un chacal ?
Les Égyptiens observaient les chacals rôder autour des nécropoles, creuser la terre des cimetières. Plutôt que d’y voir une menace, ils ont fait de cet animal le symbole de celui qui connaît les lieux de la mort sans en être prisonnier.
Le chacal va et vient. Il n’appartient ni aux vivants ni aux morts, mais au seuil, l’espace entre les deux mondes.
C’est une logique que l’on retrouve dans toute la pensée égyptienne. Les animaux ne sont pas choisis pour leurs attributs symboliques abstraits, mais pour leur comportement réel dans le monde. Le chacal nocturne traverse les frontières entre le village et le désert, entre la terre cultivée et les tombeaux. Voilà ce qu’Anubis est, un être de frontière.
Ce que cela change
Comprendre Anubis comme dieu du passage plutôt que de la mort nous oblige à comprendre quelque chose de bien plus profond.
La mort, dans la vision égyptienne, n’est pas une destination, c’est une transition parmi d’autres transitions que traverse l’être humain au cours de son existence. La naissance est une transition, tout comme l’endormissement, ou comme toute transformation profonde.
Anubis n’est donc pas une figure à craindre, réservée au moment ultime. Il est la figure qui préside à toutes les traversées qui demandent un accompagnement juste. Ce que certains traversent aujourd’hui en période de deuil, de rupture ou de reconstruction est quelque chose est en lien avec la fonction d’Anubis. Il peut être présent à ce moment-là.
Les textes ne le disent pas en ces termes, c’est une lecture contemporaine qu’il faut préciser, mais elle s’appuie sur une réalité de la théologie égyptienne. Anubis n’a jamais été conçu comme une figure de terreur, mais comme une figure qui prend soin.
Pour aller plus loin
Si la façon dont les Égyptiens pensaient la mort comme une traversée exigeant préparation et accompagnement vous intéresse, c’est un des sujets que j’aborde régulièrement dans mes conférences gratuites.
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