Comment les égyptiens concevaient la mort

Aucune civilisation n’a autant réfléchi à la mort que l’Égypte ancienne. Non pas pour s’en protéger, ni pour la nier mais pour la traverser. La mort dans la pensée égyptienne n’est pas une destination, c’est un passage qui exige préparation, connaissance et capacité d’action. Cette pensée offre une autre perspective de leur art, de leur architecture et aussi de leur religion.

Une civilisation obsédée par la mort ou par la vie ?

On dit souvent que les Égyptiens étaient obsédés par la mort et c’est une compréhension occidentale qui est inexacte.

Les Égyptiens étaient obsédés par la continuité de la vie. Tout ce que nous interprétons comme une culture funéraire (les pyramides, les tombes, les momies, le Livre des Morts) est en réalité une culture de la survie. Chaque geste, chaque formule, chaque image peinte dans une tombe vise à garantir que la vie continue, sous une autre forme, après ce que nous appelons la mort.

La distinction est vraiment importante car une civilisation obsédée par la mort construit des monuments en rapport avec la mort. Une civilisation obsédée par la vie après la mort construit des outils pour la traverser.

La mort comme transition dans un cosmos cyclique

La pensée égyptienne est profondément cyclique. Le soleil meurt chaque soir à l’horizon ouest au travers d’Atoum le soleil vieillissant, et renaît chaque matin à l’est en tant que Khépri, le scarabée émergent. Le Nil monte et descend. Le grain meurt dans la terre et germe. Osiris est tué, reconstitué puis transformé.

Dans ce cosmos, la mort humaine n’est pas une anomalie mais bien une transition parmi d’autres, inscrite dans la logique de renouvellement permanent qui gouverne toute chose.

Ce qui meurt ne disparaît pas, il se transforme, change d’état, traverse vers un autre niveau de l’existence. La mort est le passage de la terre Ta vers la Douat, le monde de l’au-delà, qui n’est pas un lieu souterrain lugubre mais un espace cosmique parallèle, traversé chaque nuit par le soleil lui-même dans sa barque.

La Douat l’au-delà égyptien

La Douat est souvent représentée comme un monde souterrain sombre et menaçant, peuplé de monstres. Cette image est partiellement vraie bien entendu mais elle ne fait pas tout.

La Douat est l’espace que traverse Rê chaque nuit. Les douze heures de la nuit sont douze portes, douze gardiens, douze épreuves, mais ce voyage n’est pas une descente aux enfers au sens occidental. C’est une traversée nécessaire sans laquelle le soleil ne peut pas renaître.

Au cœur de la Douat se produit quelque chose d’essentiel au cosmos, il s’agit de la fusion de Rê et d’Osiris. L’esprit solaire vivant rencontre le dieu des morts et de cette rencontre naît la renaissance. C’est pour cette raison que les Égyptiens plaçaient leurs morts principalement sur la rive ouest du Nil, la rive du coucher du soleil à l’occident, la rive de la Douat.

Ce que le mort doit savoir

Dans la logique égyptienne, la mort est exigeante. Elle ne pardonne pas l’ignorance car le défunt qui entre dans la Douat sans préparation est perdu. Si il ne connaît pas les noms des gardiens, il ne sait pas quoi dire devant le tribunal d’Osiris et il ne peut pas protéger son Ka.

C’est précisément pour cela qu’existent les textes funéraires. Les Textes des Pyramides, les Textes des Sarcophages, le Livre des Morts ne sont pas des recueils de deuil pour les vivants, ce sont des guides de voyage pour le mort. Des manuels de navigation dans un territoire inconnu avec les formules, les noms, les itinéraires, les réponses à donner aux gardiens de chaque porte.

Être maâ-kherou « juste de voix », la condition pour passer le jugement d’Osiris, n’est pas seulement une question morale mais aussi une question de connaissance. Celui qui sait ce qu’il est, qui connaît ses composantes, qui maîtrise la parole juste, peut traverser.

Le rôle des vivants

La mort égyptienne n’est pas affaire de l’individu seul. Les vivants ont un rôle essentiel à jouer dans la survie du défunt.

Les offrandes funéraires (nourriture, bière, huiles, vêtements) maintiennent le Ka en existence car sans elles, le Ka s’affaiblit. C’est pour cette raison que les formules d’offrande sont les textes les plus répandus dans toute l’Égypte ancienne. On les retrouve sur les stèles, les mastabas, les sarcophages. Maintenir les offrandes, c’est maintenir le mort en vie dans l’autre monde.

Les prêtres funéraires hem ka, « serviteurs du Ka », étaient des professionnels chargés d’assurer cette maintenance après la mort des familles. On leur confiait des revenus, des terres et des biens pour garantir que les rituels continuent.

Dans la pensée égyptienne, la relation continue entre les vivants et les morts, il n’y a pas de rupture dans la relation. Les Lettres aux Morts qui sont des messages écrits sur des papyrus ou des bols et déposés dans les tombes, témoignent d’une communication active avec les défunts, à qui on demandait conseil ou protection comme on l’aurait fait de leur vivant.

Mourir plusieurs fois

La tradition égyptienne connaît une « deuxième mort » mout minnit, qui est la vraie fin, celle qu’on craint. Ce n’est pas la mort physique, c’est même pire car on parle ici de l’effacement total de l’être, quand le Ka ne reçoit plus d’offrandes, quand le nom est effacé des monuments, quand le corps est détruit et que le Ba n’a plus de support.

Cette conception explique pourquoi la destruction des statues et des cartouches était un acte si grave en Égypte ancienne. Ce n’était pas du simple vandalisme, c’était une agression avec pour objectif d’infliger à quelqu’un la deuxième mort, l’effacement définitif.

Et elle explique aussi pourquoi la momification, la préservation du nom, la perpétuation des offrandes étaient si importantes. Tout cela visait à éviter cette deuxième mort en garantissant que l’être continue d’exister, quelque part, sous une forme ou une autre, pour toujours.

Ce que cette pensée offre aujourd’hui

Il y a dans cette conception de la mort quelque chose que peu de traditions transmettent avec autant de clarté, c’est l’idée que la mort se prépare. Pas dans un sens morbide mais dans un sens pratique. Savoir qui on est, connaître ses composantes, être en accord avec Maât, maintenir ses relations avec les vivants et les morts. C’est avant tout une façon de vivre, pas seulement une façon de mourir.

Pour aller plus loin

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La date est dans l’onglet Évènement.

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