Le jugement des âmes dans l’Égypte ancienne
Une balance avec d’un côté, un cœur et de l’autre, une plume. C’est l’une des images les plus reproduites de toute l’Égypte ancienne que ce soit sur les papyrus, les sarcophages ou les murs des tombes. On croit la connaître mais ce qu’elle dit réellement sur la conception égyptienne de l’être humain est bien plus étrange et plus exigeant qu’il n’y paraît.
Une scène que tout le monde a vue mais que personne n’a vraiment regardée
La pesée du cœur que les égyptologues appellent aussi psychostasie, du grec psukhê (âme) et stasis (pesée) est décrite principalement au chapitre 125 du Livre des Morts. Elle figure parmi les illustrations les plus élaborées de ce corpus funéraire, dont les versions les plus connues datent du Nouvel Empire.
La scène est décrite très précisément. On y voit le défunt entrant dans la Salle des Deux Maât, le tribunal d’Osiris. Anubis tient la balance et vérifie l’exactitude de la pesée. Sur un plateau, il y a le cœur du mort et sur l’autre, la plume de Maât, déesse de l’ordre cosmique, de la vérité, de la justice. Thot, le dieu à tête d’ibis, note le résultat. Derrière lui attend Ammit la Dévoreuse avec son corps de lionne à tête de crocodile, elle est prête à engloutir le cœur si le verdict est défavorable.
Ce qui est moins souvent remarqué, c’est que le défunt, avant même la pesée, doit prononcer la confession négative devant quarante-deux juges. Une liste de fautes qu’il affirme n’avoir pas commises. Quarante-deux affirmations, quarante-deux juges, chacun associé à une région d’Égypte.
Ce que l’on pèse vraiment
Le mot égyptien pour cœur est Ib dans la théologie égyptienne, l’Ib n’est pas simplement l’organe, c’est aussi le siège de la conscience, de la mémoire et de l’intention. Tout ce que vous avez pensé, voulu et choisi réside dans l’Ib.
Quand les Égyptiens pesaient le cœur contre la plume de Maât, ils ne pesaient pas des actes mais ce que l’être humain avait été dans la profondeur de lui-même. Les actions comptent mais elles ne sont que l’expression visible d’une réalité intérieure plus fondamentale.
C’est radicalement différent de la pensée occidentale car il n’y a pas de séparation nette entre corps et âme, pas de comptabilité d’actes bons et mauvais. Il s’agit d’une évaluation de l’alignement intérieur, de la cohérence entre ce qu’on est profondément et l’ordre du monde.
Maât n’est pas un code moral, c’est un principe cosmique. Un cœur trop lourd, c’est un cœur chargé de désordre, d’Isfet, le contraire de Maât. Un cœur à l’équilibre avec la plume, c’est un cœur qui a su maintenir, dans sa vie, quelque chose de l’ordre fondamental du cosmos.
Ce qui attend le défunt
Si le cœur est à l’équilibre, le défunt est proclamé maâ-kherou « juste de voix », ou « véritable de parole ». Horus le conduit alors devant Osiris, qui l’accueille dans le domaine des transfigurés, les Akhou.
Si le cœur est plus lourd que la plume, Ammit le dévore. Et là, il s’agit de quelque chose d’important à comprendre, ce n’est pas une punition envoyée par un dieu vengeur mais une conséquence directe. Le défunt dont le cœur est dévoré cesse d’exister, non pas dans les flammes d’un enfer, mais dans l’effacement pur et simple. Les textes parlent de la seconde mort qui est la dissolution dans le néant.
Les Égyptiens ne craignaient pas la douleur éternelle mais la non-existence.
La confession négative, ou l’éthique comme préparation
La liste des quarante-deux déclarations d’innocence « je n’ai pas causé de souffrance », « je n’ai pas volé », « je n’ai pas menti », « je n’ai pas commis l’adultère », « je n’ai pas détourné les offrandes » etc. couvre des domaines que nous séparons volontiers comme le moral, le social, le religieux et le politique.
Pour les Égyptiens, ces domaines ne se séparaient pas. Vivre en Maât, c’était vivre juste dans sa relation aux dieux, aux humains, aux animaux et à la terre. Une transgression dans un domaine déséquilibrait l’ensemble.
Ce que cette liste révèle surtout, c’est que la pesée du cœur n’est pas un événement qui arrive après la mort. C’est la mort qui révèle ce qu’on a construit ou défait, tout au long de sa vie. Le jugement commence bien avant la Salle des Deux Maât.
Ce que cela dit à quelqu’un qui pratique aujourd’hui
Les textes nous donnent une image précise de la théologie funéraire égyptienne. Ce que nous en faisons aujourd’hui relève d’une autre démarche et il est honnête de le dire.
Mais il y a quelque chose dans cette image, celle d’un cœur pesé contre une plume, qui nous permet encore aujourd’hui de nous poser cette question. Qu’est-ce que vous portez en vous? Pas ce que vous avez fait, mais bien ce que vous êtes, dans la durée, dans le silence et dans les choix que personne ne voit.
C’est une question que la spiritualité égyptienne pose avec une précision que peu de traditions égalent et c’est sans aucun doute l’une des raisons pour lesquelles elle nous parle encore.
Pour aller plus loin
La pesée du cœur, la confession négative, la figure d’Osiris comme juge des morts, ce sont des sujets que nous explorons régulièrement en conférence gratuite.
La prochaine date est disponible dans l’onglet Évènement.